• Roy orbison: In dreams

    Roy orbison: In dreams

     

    Darkness falls and she will take me by the hand
    Take me to some twilight land
    Where all but love is grey
    Where I can't find my way
    Without her as my guide

      

    L'émergence du rock dans les années 50 a donné naissance à différents phénomènes. Des songrwriters véhiculant la violence, imprégnés de la conscience américaine et devenant les portes- paroles d'une nation saturée de contradictions( Johnny Cash), une incarnation de la megastar totale qui devient l'équivalent de l'Amérique elle-même, son incarnation physique (Elvis), des toqués passant du flingue au clavier au rail de coke sans effort (Jerry Lee Lewis, Little Richard...)

    C'est certain, les studios Sun de Memphis ont donné de quoi inspirer la décennie suivante à tous points de vue. Des Beatles aux Stones, en passant par les Beach Boys, Bob Dylan, Simon & Garfunkel et une interminable liste d'artistes prêts à émerger, pas un qui ne se soit inspiré tantôt de celui-ci, tantôt de celui-là.

    Et puis, de cette ébullition est également né l'un des auteurs-compositeurs-interprètes les plus extraordinaires ayant jamais existé: Roy Orbison.

      Roy orbison: In dreams

    "Le plus grand chanteur du monde".

    Pas un membre de la famille rock - pop -jusqu'aux actuels- qui n'ait adoubé Orbison. Essentiellement des musiciens chevronnés par ailleurs. Adulé par tous ceux qui ont apporté leur pierre à l'édifice.  Elvis lui-même le présentera comme "le plus grand chanteur au monde". Et c'était exact. Fine mouche, Presley a bien compris dès le début qu'il n'a rien à craindre des Fabian et autres ersatz lancés pour lui faire concurrence alors qu'ils ne tentent que de copier ce qui ne peut pas l'être. Le flair du King l'incite à considérer autrement plus sérieusement Roy Orbison, un type au regard de taupe, au physique ingrat mais qui, d'une voix hallucinante, chante n'importe quelle note sur des compositions ciselées comme des joyaux. Un gars de son entourage l'entendra même dire un jour en désignant une pochette où l'on peut voir le grand bigleux: "On me montre sans arrêt des types qui seraient sois-disant mes concurrents directs. Le seul qui le soit, c'est lui". Ironie du sort, c'est en découvrant Elvis en 1954 lors d'un concert à Dallas que le jeune Orbison décidera de se lancer dans le métier. Comme toute l'écurie Sun, Orbison conservera par ailleurs des liens cordiaux avec Presley, qui de son côté l'admire profondément. A distance toujours de la part de l'homme à lunettes: trop de démesure chez l'hyperactif de Memphis à la métagloire envahissante pour un discret dans son genre.

    Néanmoins, discret ou pas, le succès lui ouvre les bras au début des années 60, avec des tubes monstrueux qui traversent l'Atlantique: "Mean woman blues", "Only the lonely" et le granitique "Pretty Woman" entres autres. Orbison va en aligner une bonne quinzaine comme ça, sans avoir l'air de se fatiguer le moins du monde. A tel point qu'en Grande Bretagne, sa première partie est assurée en 1963 par... les Beatles, qui lui vouent déjà une admiration sans borne, eux aussi. Orbison le timide aura rongé son frein durant quelques années... un autre rocker à lunettes fait parler de lui à l'époque où il se lance, Buddy Holly, natif texan comme lui. Holly fait un tabac, Orbison végète, il a les yeux rivés aux classements où il n'apparaît pas. La donne change avec "Only the lonely", premier numéro 1 des deux côtés de l'océan. Comme il le résumera lui-même: "je n'ai pas cessé de regarder les hit parades jusqu'à ce que j'y sois. Et je ne les ai plus jamais regardé depuis".

     Roy orbison: In dreams

    Une voix.

    Il y a d'abord cette voix. Fluide, d'une souplesse de contorsionniste, englobant sans le moindre effort trois octaves pleines. Capable de graves doux et dans le souffle, de mediums mélodieux et puissants et de hauteurs saisissantes, sorties à pleins poumons, cristallines. Roy Orbison peut non seulement tout chanter techniquement parlant, mais son phrasé lent, presque traînant du Sud, qui se voit saupoudré de brusques accélérations dans le débit et la pose de la voix, lui permet d'interpréter également tout ce qu'il veut. Hors catégorie, une voix absolument unique et parmis les plus belles du monde pop/rock. Outre sa puissance, elle offre une variété de couleurs, une tessiture riche et caressante, se maintenant sur une ligne médiane toujours chaleureuse. Bob Dylan en parlera avec des étoiles dans les yeux auxquelles l'arride interprète de "Blowin' in the wind" ne nous avait pas habitué:

    “I was always fishing for something on the radio. Just like trains and bells, it was part of the soundtrack of my life. I moved the dial up and down and Roy Orbison's voice came blasting out of the small speakers. His new song, "Running Scared," exploded into the room (...) His stuff mixed all the styles and some that hadn't even been invented yet. He could sound mean and nasty on one line and then sing in a falsetto voice like Frankie Valli in the next. With Roy, you didn't know if you were listening to mariachi or opera. He kept you on your toes. With him, it was all about fat and blood. He sounded like he was singing from an Olympian mountaintop and he meant business. One of his previous songs, "Ooby Dooby" was deceptively simple, but Roy had progressed. He was now singing his compositions in three or four octaves that made you want to drive your car over a cliff. He sang like a professional criminal. Typically, he'd start out in some low, barely audible range, stay there a while and then astonishingly slip into histrionics. His voice could jar a corpse, always leave you muttring to yourself something like, "Man, I don't believe it." His songs had songs within songs. They shifted from major to minor key without any logic. Orbison was deadly serious - no pollywog and no fledgling juvenile. There wasn't anything else on the radio like him.”  

      

    Sweet dreams, Baby...Roy orbison: In dreams

    Cette voix extraordinaire se pose sur des chansons conçues avec une grande inspiration. Orbison connaît les techniques de compositions sur le bout des doigts, sa guitare et lui ne font qu'un et ses déclinaisons d'accords sont remarquables de subtilité, associant des mélodies légèrement variables, offrant une progression naturelle et efficace, tout en proposant à l'analyse des structures complexes et travaillées. De légères modifications dans la progression mélodique permettent de dérouler une chanson qui vit et vieillit peu. Des suites d'accords majeurs puis mineurs sans logique apparente, qui déstabiliseront plus d'un technicien, mais qui au final, pour citer encore Dylan, offrent "une chanson dans la chanson". Orbison - comme tous les artistes majeurs, mais avec une gloire nettement moins tsunamesque qu'un Elvis ou un Jackson- ne peut se ranger dans un style, ni deux ou trois. Il est à lui seul une machine à mélanger, un traducteur d'influences, il écrit des chansons comme un maître peut exécuter une toile: par touches successives, il parvient à englober rock, hillbilly, pop, opéra, folk, country, soul, disco... La fantaisie n'est pas très présente chez Roy Orbison, on s'en doute. Si l'homme ne manque ni d'humour ni d'humilité, il voit son travail de ménestrel avec un sérieux papal.

    Et puis enfin, sur ces musiques, il chante des mots qui n'appartiennent qu'à lui. Orbison est du Sud. La mélancolie discrète et suggérée est dans sa nature. Des drames personnels extrêmement durs (il perd brutalement sa première épouse en 1966 et deux de ses trois fils deux ans plus tard, brûlés vifs dans l'incendie de sa maison)  vont également griffer les troix éléments: voix, compositions, textes charrient le bagage humain qui gît dans le silence de cet homme. S'il sacrifie à ses débuts à la mouvance en vogue, il se démarque très vite avec une champ lexical plus aérien, dopé. Après les décès de son épouse et de ses fils, ce sont des textes délicats et sombres, élégants et désespérés qui nourrissent ses compositions. Jamais d'exhibitionnisme chez Roy Orbison, tout est suggéré, avec cette obsession pour le rêve par exemple, mot qui se retrouve dans de nombreux titres d'Orbison et qui lui permet, comme il le confesse dans "In Dreams" (choisie par David Lynch pour illustrer une scène d'anthologie de "Blue Velvlet") de toucher du doigt un espoir bien ténu de trouver une raison de vivre:

    I close my eyes,  then I drift away
    Into the magic night... I softly say
    A silent prayer like dreamers do
    Then I fall asleep to dream my dreams of you.

      

    Roy orbison: In dreamsLe look a de quoi surprendre: des lunettes sombres -ou pas à ses débuts- et imposantes, pour ce chanteur myope et pas beau. Dès les années 80, ce look évolue vers quelque chose d'involontairement avant-gardiste: en noir le plus souvent, arborant un tour du cou avec une croix celtes qui deviendra une de ses signatures visuelles également, lunettes noires, cheveux noirs réunis en un catogan bien avant que ce ne soit tendance pour un homme. L'attitude est effacée, dans l'ombre, il apparaît souvent en contre-jour, dans la fumée, de façon imprécise. Mystérieux, Orbison l'aura été du début à la fin. Une véritable énigme en réalité. Dans ses clips, il est spectral, avec cette voix venue d'ailleurs, incarnation physique éthérée et minimaliste. Dans le même temps, l'homme est sans complications. C'est sa véritable nature qui s'exprime. Le photographe qui réalisera sa dernière session de photo, Robert Sebree, dira: "Quand on me demande quel aura été mon meilleur souvenir de shooting, je réponds Roy Orbison. C'était le genre de type qui embrasse les pieds des bébés".

    Timide mais ambitieux, professionnel et sensible, il ne s'épenche pourtant pas sur sa vie privée et encore moins sur les horreurs évoquées ci-dessus que le destin lui a infligé. Et qui l'auront pratiquement emmené dans la tombe. Orbison cache un tempérament autodestructeur. C'est un homme à la limite du masochisme dans le privé et la mélancolie qui transpire de ses chansons n'est ni feinte ni imaginée. Lorsqu'il perd Claudette, sa première épouse, dans un accident de moto, c'est un homme brisé qui prend en charge ses trois enfants. Mais quand, un an et demi plus tard, deux de ses trois garçons meurent brûlés dans l'incendie de sa maison (Roy est en tournée à ce moment, il découvre les ruines fumantes après un retour d'urgence), les limites sont atteintes. Incapable d'assumer son dernier enfant, il le confie à des membres de sa famille. Et part en vrille. Si Orbison disparaît des classements et que sa discographie rétrécit brutalement durant les seventies, c'est tout simplement parce que l'homme va devoir affronter ses addictions et trois deuils consécutifs impossibles.

    En 1969, presque dans l'urgence, il épouse Barbara Wellhöner Jakobs, de 14 ans sa cadette. Ils auront deux fils ensemble. Le couple est fusionnel, drôlement assorti (lui, tout en noir, derrière ses lunettes, elle, beauté classique germano-US, très jolie femme au sourire communicatif)...

    Roy orbison: In dreams

    Si la gloire américaine le quitte en effet dans les années 70 (et nous savons pourquoi), l'Europe lui conserve toute son estime. Comme pour tous ses confrères, il est considéré comme démodé fin 70 début 80. Mais comme pour tous ses confrères également, la force et la maîtrise des compositions reste intacte, la mode passe, pas les bonnes chansons. Son talent est à ce point essentiel dans le monde pop rock que des générations de musiciens commencent à faire le file pour pouvoir collaborer avec lui. Toucher du doigt le mystère de cet homme secret et surdoué. Springsteen, K.D. Lang, Bonnie Raitt, Jeff Lynne, Georges Harrisson, Bono, The Edge, tous se pressent dans les dernières années pour signer des oeuvres communes avec le "Big O", qui - parcours décidémment parfait- jouit également d'un capital sympathie rare dans le milieu de la musique, proche de la vénération.

    Careless Heart

    En 1988, il se démarque une fois de plus par des choix artistiques d'avant-garde, un duo avec K.D. Lang sur Crying,Roy orbison: In dreams littéralement sublimée par les deux chanteurs, avec une Lang qui sue sang et eau pour parvenir à assurer vocalement face à l'ouragan Orbison; et un album issu d'un groupe nouveau-né: les Travelling Wilburys. Groupe tout sauf anodin, puisque composé de: Bob Dylan, George Harrisson, Jeff Lynne, Tom Petty et Orbison. Des songrwriters qui mettent leur talent -et l'amusement- en commun en créant un album génétiquement américain. Le groupe, composé d'un casting pareil, est récréatif et respectueux, on sent que ces monuments sont heureux de travailler ensemble à produire de la musique avant tout, sans rupture d'egos pour barrer le chemin. Roy Orbison taquine à nouveau les charts ("Handle with care"), avec cette présence fantômatique illustrant le premier clip, avant de virer fantôme tout court, le destin étant passé par là... les comparses, privés de Roy par une mort brutale et inattendue, illustrent sa présence par une guitare sur un rocking-chair...

    Le succès planétaire s'apprête à frapper à nouveau à la porte de cet immense artiste, toujours en 1988: l'album "Mystery Girl", produit par Orbison et Jeff Lynne, alignant une tracklist de tubes et de chef-d'oeuvres, dont le titre éponyme produit et composé par Bono et The Edge, doit sortir au début 1989. "You got it", titre qui ouvre l'album, est du Orbison impressionnant de liberté, inspiré, aérien, impérial. "Mystery Girl" est hypnotique, superbement composé et arrangé, "(all I can do is) Dream you" (le rêve, toujours) est irrésistible, la progression rythmique imparable, "Careless Heart" est presque un testament (on recommandera au lecteur l'écoute de la démo sur l'album "King of hearts" plutôt que celle-ci, la seconde bénéficiant d'une interprétation inoubliable), "In the real world" est dépressif et splendide, "The comedians" est inchantable et hors concours, une composition d'Elvis Costello qui crève le plafond. La voix est plus belle que jamais, mieux même, elle atteint des sommets de subtilité comme de puissance. Un album en état de grâce artistique, d'une fluidité intemporelle, qui doit figurer dans toute discothèque qui se respecte. Lecteurs, si vous ne l'avez pas, achetez-le, vous ne perdrez pas votre argent.

     

    Darkness falls and she will take me by the hand

     

    Roy orbison: In dreamsLas, Orbison décède d'une crise cardiaque le 6 décembre 1988 au matin, au cours d'une visite chez sa maman, après un dernier concert donné le 4 décembre. Il n'a que 52 ans et ne saura rien du raz-de-marée de "You got it" dans les charts mondiaux, des ventes monumentales récompensant un album qui le mérite amplement. Trop tard.

    Comme il a vécu, il demeure un mystère après sa disparition: il repose dans le cimetière de Westwood à Los Angeles à un endroit... non marqué.

    Pas de tombe, pas de pierre, pas d'inscription. On ne saura où il repose qu'au décès de sa veuve, Barabara, qui le rejoint après un cancer foudroyant à l'âge de 60 ans. Sa veuve aura passé le reste de son existence à travailler pour faire passer l'héritage musical de Roy à la postérité. Editeur musical de profession, elle met au point un magnifique album de chansons non finalisées ("King of Hearts") de son défunt mari avec l'ami Jeff Lynne en coproduction, installera l'oeuvre de son Roy dans la conscience collective du XXIème siècle. Elle meurt 23 ans après le décès de son mari, au jour près, le 6 décembre 2011. Et repose à ses côtés sans que rien ne permette de le savoir.

    Comme si cette voix venue d'ailleurs n'avait été qu'un songe et que l'amour vivait enfin éternellement à l'abri de tout.

    Comme dans un rêve.

     


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